Partie 2 : Amélioration végétale
Chapitre 1 : Bases de l'amélioration
1.1. Rappels des notions de génétique
1.1.1. Structure du matériel génétique
L'ADN et les chromosomes
L'ADN (acide désoxyribonucléique) est le support de l'information génétique
Organisé en chromosomes dans le noyau cellulaire
Chaque espèce possède un nombre caractéristique de chromosomes (2n pour les organismes diploïdes)
Exemple : le blé tendre (2n = 42), le maïs (2n = 20), le riz (2n = 24)
Les gènes
Segments d'ADN codant pour un caractère donné
Localisés à une position précise sur un chromosome (locus)
Peuvent exister sous différentes formes : les allèles
1.1.2. Notions fondamentales
Génotype et phénotype
Génotype : constitution génétique d'un individu (ensemble des allèles)
Phénotype : expression observable du génotype (apparence, caractères mesurables)
Relation : Phénotype = Génotype + Environnement + Interactions G×E
Homozygotie et hétérozygotie
Homozygote : individu possédant deux allèles identiques pour un gène (AA ou aa)
Hétérozygote : individu possédant deux allèles différents (Aa)
Importance en sélection : l'homozygotie assure la stabilité génétique
Dominance et récessivité
Allèle dominant : s'exprime même en présence d'un seul exemplaire (A)
Allèle récessif : ne s'exprime qu'à l'état homozygote (aa)
Codominance : les deux allèles s'expriment simultanément
Dominance partielle : phénotype intermédiaire chez l'hétérozygote
1.1.3. Lois de Mendel et hérédité
Première loi : uniformité de la F1
Le croisement de deux parents homozygotes différents produit une descendance homogène
Exemple : P: AA × aa → F1: 100% Aa
Deuxième loi : ségrégation des caractères
Les allèles se séparent lors de la méiose et se retrouvent dans les gamètes
Rapport phénotypique en F2 : 3:1 (pour un caractère à dominance complète)
Rapport génotypique : 1 AA : 2 Aa : 1 aa
Troisième loi : indépendance des caractères
Les gènes situés sur des chromosomes différents se transmettent indépendamment
Rapport dihybride en F2 : 9:3:3:1
Liaisons génétiques (linkage)
Les gènes situés sur le même chromosome tendent à être hérités ensemble
La recombinaison génétique peut briser ces liaisons
Importance pour la sélection de caractères multiples
1.1.4. Notions de génétique quantitative
La génétique quantitative est une branche de la génétique qui étudie les caractères continus polygéniques, c'est-à-dire les traits influencés par plusieurs gènes et par l'environnement.
Caractéristiques principales :
Traits étudiés : Contrairement aux caractères mendéliens simples (comme la couleur des fleurs de Mendel), la génétique quantitative s'intéresse aux caractères qui varient de façon continue dans une population, comme la taille, le poids, le rendement des cultures .
Bases génétiques : Ces traits résultent de l'action combinée de multiples gènes (polygénisme), chacun ayant un effet relativement faible, plus l'influence de facteurs environnementaux.
Approche statistique : Elle utilise des méthodes statistiques pour analyser la variation des traits dans les populations, décomposer cette variation en composantes génétiques et environnementales, et estimer l'héritabilité (la proportion de la variation due aux facteurs génétiques).
Applications :
L'amélioration génétique des plantes et animaux d'élevage
L'étude de maladies complexes en médecine humaine
La compréhension de l'évolution des populations
L'analyse des différences individuelles pour divers traits comportementaux et physiologiques
La génétique quantitative fournit le cadre théorique pour prédire la réponse à la sélection naturelle ou artificielle et comprendre comment les traits complexes sont transmis d'une génération à l'autre.
Caractères qualitatifs vs quantitatifs
Qualitatifs : contrôlés par un ou quelques gènes (couleur, résistance à une maladie)
Quantitatifs : contrôlés par de nombreux gènes (rendement, taille, précocité)
Héritabilité
L’héritabilité est une mesure statistique qui estime la proportion de la variation d’un trait dans une population qui est attribuable aux différences génétiques entre les individus.
Proportion de la variance phénotypique due aux facteurs génétiques
Héritabilité au sens large (H²) : variance génétique totale / variance phénotypique , nclut tous les effets génétiques (additifs, dominance, interactions)
Héritabilité au sens étroit (h²) : variance génétique additive / variance phénotypique, ne considère que les effets génétiques additifs, c’est-à-dire ceux qui se transmettent de façon prévisible des parents aux descendants
L’héritabilité Varie de 0 (pas héritable) à 1 (totalement héritable)
Plus h² est élevé, plus la sélection est efficace
héritabilité (notée h²) varie de 0 à 1 (ou 0 à 100 %). Par exemple, une héritabilité de 0,6 signifie que 60 % de la variation observée pour ce trait est due aux différences génétiques.
Ce que l’héritabilité N’EST PAS :
Elle ne s’applique pas à un individu, mais uniquement à une population donnée
Elle ne mesure pas ce qui est « inné » versus « acquis » chez un individu
Elle n’est pas fixe : elle peut varier selon les populations et les environnements
Une héritabilité élevée ne signifie pas qu’un trait est immuable
Exemple pratique :
Si la taille humaine a une héritabilité de 0,8 dans une population, cela signifie que 80 % des différences de taille entre les personnes de cette population s’expliquent par des différences génétiques, tandis que 20 % proviennent de facteurs environnementaux (nutrition, santé, etc.).
L’héritabilité est cruciale en sélection animale et végétale pour prédire l’efficacité de la sélection.
Variance génétique
La variance génétique est une mesure statistique qui quantifie l’étendue de la variabilité génétique pour un trait donné au sein d’une population.
Elle représente la part de la variation totale d’un caractère qui est due aux différences génétiques entre les individus. Plus la variance génétique est élevée, plus les individus diffèrent génétiquement pour ce trait.
Composantes de la variance génétique (VG) :
La variance génétique totale se décompose en plusieurs composantes :
Variance génétique additive (VA) : effet cumulatif des allèles individuels qui se transmettent de façon prévisible des parents aux descendants. C’est la composante la plus importante pour la réponse à la sélection.
Variance de dominance (VD) : résulte des interactions entre allèles au sein d’un même locus (dominance et récessivité).
Variance d’épistasie (VI) : due aux interactions entre gènes situés à différents loci.
Formule de décomposition :
VG = VA + VD + VI
Importance
La variance génétique détermine le potentiel d’évolution d’une population
Elle est essentielle pour calculer l’héritabilité : h² = VA/VP (où VP est la variance phénotypique totale)
Une population avec une forte variance génétique a plus de potentiel de réponse à la sélection naturelle ou artificielle
Elle peut diminuer avec la consanguinité ou augmenter avec les mutations et le flux génétique
La variance génétique est un concept fondamental en génétique des populations et en amélioration génétique.
Variance additive (VA) : effet cumulatif des allèles, transmissible
Variance de dominance (VD) : interactions entre allèles d'un même gène
Variance d'épistasie (VI) : interactions entre gènes différents
1.1.5. Notions de génétique des populations
La génétique des populations étudie la distribution et les changements des fréquences alléliques et génotypiques dans les populations au cours du temps, ainsi que les forces évolutives qui les influencent.
Concepts fondamentaux
Population : Groupe d’individus de la même espèce vivant dans une zone géographique donnée et se reproduisant entre eux.
Pool génique : Ensemble de tous les allèles présents dans une population à un moment donné.
Fréquences alléliques : Proportion de chaque allèle dans le pool génique. Par exemple, si un gène a deux allèles A et a, leurs fréquences sont notées p et q, avec p + q = 1.
Fréquences génotypiques : Proportion des différents génotypes (AA, Aa, aa) dans la population.
Loi de Hardy-Weinberg
C’est le principe fondateur de la génétique des populations. Elle stipule que dans une population idéale (grande taille, reproduction aléatoire, sans migration, mutation ou sélection), les fréquences alléliques et génotypiques restent constantes de génération en génération.
Pour un gène à deux allèles (A et a) avec les fréquences p et q :
Fréquence de AA = p²
Fréquence de Aa = 2pq
Fréquence de aa = q²
Cette loi sert de modèle de référence pour détecter l’action des forces évolutives.
p et q sont des symboles utilisés pour représenter les fréquences des allèles dans une population.
Explication simple :
Pour un gène qui existe sous deux formes (deux allèles), par exemple A et a :
p = fréquence (proportion) de l’allèle A dans la population
q = fréquence (proportion) de l’allèle à dans la population
Puisque ces deux allèles représentent toutes les copies du gène dans la population : p + q = 1 (ou 100 %)
Exemple concret :
Imaginons une population de 100 personnes (donc 200 allèles au total pour un gène donné, car chaque personne a 2 copies) :
Si 140 allèles sont de type A
Et 60 allèles sont de type a
Alors :
p = 140/200 = 0,7 (70 %)
q = 60/200 = 0,3 (30 %)
p + q = 0,7 + 0,3 = 1 ✓
Pourquoi c’est important ?
Ces fréquences permettent de calculer les fréquences des génotypes attendus selon Hardy-Weinberg :
Génotype AA : p² = (0,7)² = 0,49 (49 % de la population)
Génotype Aa : 2pq = 2(0,7)(0,3) = 0,42 (42 % de la population)
Génotype aa : q² = (0,3)² = 0,09 (9 % de la population)
Fréquences alléliques
Proportion de chaque allèle dans une population
Évolution selon la sélection, la dérive, les mutations et les migrations
Loi de Hardy-Weinberg
Dans une population idéale, les fréquences alléliques restent constantes
Équilibre : p² + 2pq + q² = 1
Permet de prédire les fréquences génotypiques
Consanguinité
La consanguinité désigne la reproduction entre individus apparentés, c’est-à-dire partageant des ancêtres communs.
Augmentation de l'homozygotie par croisement entre apparentés (augmente la probabilité que deux allèles identiques d’un même gène soient transmis à la descendance )
Coefficient de consanguinité (F)
Effets : dépression de consanguinité (baisse de vigueur)
1.2. Introduction aux méthodes de sélection
L'amélioration végétale (ou sélection végétale) est l'ensemble des techniques et méthodes visant à modifier et améliorer les caractéristiques des plantes cultivées pour répondre aux besoins humains.
1.2.1. Objectifs de l'amélioration végétale
La création variétale
Variétés végétales présentant meilleure caractères
Amélioration du rendement
Augmentation de la productivité par unité de surface
Optimisation de l'indice de récolte (partie utile/biomasse totale)
Stabilité du rendement dans différents environnements
Amélioration de la qualité
Qualités nutritionnelles (teneur en protéines, vitamines, minéraux)
Qualités organoleptiques (goût, texture, apparence)
Qualités technologiques (aptitude à la transformation)
Résistance aux stress
Biotiques : maladies, ravageurs, adventices
Abiotiques : sécheresse, froid, salinité, carences
Adaptation
Précocité ou tardivité selon les zones climatiques
Architecture de la plante (port, hauteur)
Adaptation aux pratiques culturales
1.2.2. Types de sélection
- Sélection massale
Définition
La sélection massale (ou sélection de masse) est la méthode d’amélioration végétale la plus ancienne et la plus simple. Elle consiste à choisir dans une population les individus présentant les meilleures caractéristiques visibles, puis à les reproduire ensemble pour former la génération suivante.
Choix des meilleurs individus dans une population
Simple et peu coûteuse
Efficace pour les caractères à héritabilité élevée
Utilisée depuis l'aube de l'agriculture
- Sélection généalogique (pedigree) الانتخاب السلالي
C’est une méthode d'amélioration végétale qui consiste à suivre individuellement la descendance de chaque plante sélectionnée, en conservant l'information sur l'origine et la généalogie de chaque lignée.
Principe méthodologique
Démarche générale :
F1 : Croisement entre deux parents choisis
F2 : Sélection individuelle des meilleures plantes (critères phénotypiques)
F3 à F6-F7 :
Chaque plante F2 sélectionnée forme une lignée distincte
Évaluation séparée de chaque lignée
Sélection progressive au sein et entre les lignées
Maintien de l'historique généalogique complet
Tests finaux : Évaluation multi-locale des meilleures lignées
Homologation : La meilleure lignée devient une nouvelle variété
Suivi individuel des lignées sur plusieurs générations
Permet de tracer l'origine génétique
Adaptée aux espèces autogames
- Sélection récurrente
La sélection récurrente
Définition
C’est une méthode d'amélioration végétale cyclique visant à augmenter progressivement la fréquence des allèles favorables dans une population, tout en maintenant sa variabilité génétique. Elle consiste à répéter des cycles de sélection, croisement et évaluation.
Cycle de sélection récurrente :
Population de base : Population hétérogène avec variabilité génétique
Évaluation : Test des individus ou de leurs descendances
Sélection : Choix des meilleurs génotypes (10-20%)
Inter-croisement : Croisements entre individus sélectionnés
Nouvelle population améliorée : Retour à l'étape 1
Ce cycle est répété plusieurs fois (d'où le terme "récurrent"), chaque cycle améliorant progressivement la population.
Importance
Amélioration progressive d'une population
Cycles successifs de sélection et de recombinaison
Maintien de la variabilité génétique
Utilisée pour les espèces allogames
- Sélection assistée par marqueurs (SAM)
Principe de base
Au lieu de sélectionner les plantes uniquement sur leur apparence (phénotype), on analyse leur ADN pour détecter des marqueurs génétiques liés aux gènes recherchés.
Logique :
Gène d'intérêt → Marqueur ADN proche → Sélection précoce et précise
Types de marqueurs moléculaires
Marqueurs classiques :
RFLP (Restriction Fragment Length Polymorphism)
RAPD (Random Amplified Polymorphic DNA)
AFLP (Amplified Fragment Length Polymorphism)
SSR/Microsatellites (Simple Sequence Repeats)
- Donc :
Utilisation de marqueurs moléculaires liés aux gènes d'intérêt
Sélection précoce avant expression du caractère
Pyramidage de gènes de résistance
Accélération des programmes de sélection
1.2.3. Modes de reproduction et stratégies de sélection
Plantes allogames (pollinisation croisée obligatoire ou préférentielle)
Exemples : maïs, tournesol, seigle, betterave
Maintiennent une forte hétérozygotie
Objectif : exploiter la vigueur hybride (hétérosis)
Méthodes : création d'hybrides F1, populations synthétiques
Plantes autogames (autopollinisation naturelle)
Exemples : blé, riz, orge, tomate, haricot
Tendent vers l'homozygotie naturellement
Objectif : créer des lignées pures homozygotes
Méthodes : sélection généalogique, méthode SSD (single seed descent)
Multiplication végétative
Exemples : pomme de terre, canne à sucre, bananier
Reproduction clonale
Fixation de génotypes hétérozygotes performants
Pas de ségrégation génétique
1.2.4. Création de variabilité génétique
Sources naturelles
Populations locales et variétés anciennes (landraces)
Espèces sauvages apparentées
Collections et banques de gènes
Hybridation
Croisement entre parents choisis
Combine les qualités de deux ou plusieurs génotypes
Base de la plupart des programmes d'amélioration
Mutagenèse
Induction de mutations par agents physiques (rayons X, gamma) ou chimiques
Crée de nouveaux allèles
Utilisée notamment pour les espèces à faible variabilité
Polyploïdie
Multiplication du nombre de chromosomes
Autopolyploïdie ou allopolyploïdie
Exemple : blé tendre (hexaploïde)
Biotechnologies modernes
Culture in vitro et variation somaclonale
Fusion de protoplastes
Transgénèse et édition génomique (CRISPR-Cas9)
1.2.5. Étapes d'un programme de sélection
1. Définition des objectifs
Analyse des besoins du marché et des producteurs
Identification des caractères prioritaires
Définition des critères de sélection
2. Choix des parents
Évaluation du matériel génétique disponible
Sélection basée sur les performances et la complémentarité
Utilisation de tests de descendance
3. Création de variabilité
Croisements dirigés
Obtention de populations F1, F2...
Gestion des générations de fixation
4. Sélection
Évaluation des individus ou des lignées
Tests en parcelles d'essai
Élimination des génotypes non conformes
5. Évaluation multi-locale
Tests dans différents environnements
Analyse de la stabilité et de l'adaptation
Plusieurs années d'essais
6. Inscription et multiplication
Tests DHS (Distinction, Homogénéité, Stabilité)
Tests VAT (Valeur Agronomique et Technologique)
Inscription au catalogue officiel
Production de semences certifiées
1.2.6. Critères de sélection
Critères agronomiques
Rendement en grains, fruits ou biomasse
Précocité, cycle de développement
Architecture de la plante
Résistance à la verse
Critères de résistance
Tolérance aux maladies et ravageurs
Résistance à la sécheresse, au froid
Tolérance aux sols difficiles
Critères de qualité
Composition biochimique
Qualité sanitaire
Aptitudes technologiques
Caractéristiques organoleptiques
Corrélations entre caractères
Positives : amélioration simultanée possible
Négatives : compromis nécessaires
Nécessité d'index de sélection pour optimiser plusieurs caractères
1.2.7. Gains génétiques et efficacité de la sélection
Formule du gain génétique ΔG = (i × h² × σp) / L
Où :
i = intensité de sélection (proportion sélectionnée)
h² = héritabilité
σp = écart-type phénotypique
L = durée d'un cycle de sélection
Facteurs d'optimisation
Augmenter l'héritabilité (meilleure précision des essais)
Augmenter l'intensité de sélection (évaluer plus d'individus)
Réduire la durée des cycles (culture hors-sol, haplodiploïdisation)
Augmenter la variabilité disponible
Limites de la sélection
Épuisement de la variabilité génétique
Corrélations négatives entre caractères
Interactions génotype × environnement
Dérive génétique dans les petites populations
Points clés à retenir
L'amélioration végétale repose sur la compréhension de l'hérédité et de la génétique quantitative
L'héritabilité d'un caractère détermine l'efficacité de la sélection
Les méthodes de sélection doivent être adaptées au mode de reproduction de l'espèce
La création et le maintien de la variabilité génétique sont essentiels
Un programme de sélection est un processus long nécessitant rigueur et patience
L'amélioration végétale moderne combine méthodes classiques et outils biotechnologiques